Je l'ai déjà dit ici, j'ai participé cette année à un concours de nouvelles sur le cinéma, organisé par les cinémas d'art et d'essai français. J'ai passé une
première sélection, ce qui était extrêmement gratifiant, et puis ça s'est arrêté là. Détail amusant: le premier prix était un séjour au festival de Cannes, et ma première pensée avait été:
"j'adorerais y faire des photos". Pas voir des films, mais faire des photos. Pour moi, Cannes évoque immédiatemment Simone Silva. Une starlette franco-égyptienne dont la carrière fut pulvérisée
par des photos prises sur la plage pendant le festival en 1954...
Je n'ai pas gagné. Mais j'ai eu du plaisir à écrire, à être lue, et puis c'est seulement ma deuxième tentative dans
ce domaine! Voilà donc mon texte:
Quand Gary Cooper était mon frère
« Tiens ce soir y’a la pute à Montand à la télé ». Ce sont ces mots prononcés par mon père qui ont scellé ma
rencontre avec le cinéma. J’ai 7 ans, je ressens qu’une personne dont on parle aussi mal doit être aimée, protégée. J’ai 7 ans donc et c’est cachée sous la table que je découvre « Certains
l’aiment chaud » pendant que les adultes vocifèrent au dessus de ma tête, indifférents au miracle en cours. Ce soir là j’aime Marilyn et je n’aime plus mon père.
Après ça et pendant des années, du cinéma je ne connaîtrai que les trente premières minutes de chaque film… les films démarrent à
20h30 et on m‘envoie me coucher à 21h. Debbie Reynolds sort d’un gâteau, Angie Dickinson agite ses plumes sous le nez de John Wayne, Sam a à peine le temps d’entamer « As time goes
by », Scarlett lance un vase sur Rhett Buttler, les sept mercenaires ne sont encore que quatre, et pourtant il faut déjà aller dormir… Il n’y aura qu’une seule exception, pour
« Naïs » de Pagnol qui est certes un joli film mais c’est aussi la démonstration que ma mère n’a pas compris que mes goûts sont déjà bien affirmés et résolument tournés vers le cinéma
hollywoodien des années 30 et 40. Quant à la faiblesse de mon œil gauche, peut être vient-elle de ces longues soirées passées à regarder des films par le trou de la serrure de la cuisine. Mais
comment décemment demander à une enfant de ne pas vouloir savoir ce qui va arriver à Roger Thornhill dans « La mort aux trousses » ?
J’ai 11 ans les choses changent. J’ai commencé l’anglais à l’école et convaincu mes parents que les films en version originale
m’aideraient vraiment pour apprivoiser la mélodie de la langue. J’ai obtenu le droit de regarder le Cinéma de Minuit du dimanche soir en collant un adhésif opaque sur l’écran, qui masque les
sous-titres. Mon œil gauche se stabilise et mon anglais s’améliore. Je m’intègre mal à l’école, onze ans c’est trop tôt pour aimer des choses différentes.
Je trouve avec « Peter Ibbetson » une justification intellectuelle à cette pente naturelle qui m éloigne des
autres : puisque dans ce film chéri par les surréalistes le rêve de la vie est plus fort que la vie elle-même, pourquoi ne pourrais-je pas faire mien ce précepte ? Alors je rêve. Je
marche pendant la récréation, faisant inlassablement le tour du terrain de sport. Je rêve que Lionel Barrymore est mon grand père et qu’il m’écoute attentivement quand j’ai un problème. Judy
Garland est ma grande sœur, elle sait ce que c’est de ne pas être jolie, elle me berce de sa voix rauque quand je suis triste. Ava Gardner est ma tante, elle aussi me rassure en me disant qu’on
peut être la plus belle femme du monde et être désespérément seule. Et Gary Cooper est mon grand frère, mon héros qui me défend lorsqu’un de mes bourreaux de la cour de récré vient me dire que je
suis trop laide pour quoi que ce soit.
J’ai 16 ans, être cinéphile est davantage dans les mœurs. Mais je dois faire bien attention à sembler ne pas savoir, quelques
fois, si je ne veux pas passer pour un monstre. J’ai la réputation de pouvoir identifier un film avec une seule image, de temps en temps je choisis d’échouer pour avoir des amis.
J’ai 25 ans et je viens de terminer mes études. Je n’ai aucune idée de ce que je vais devenir, et à l’intensité des derniers mois
de diplôme succèdent des moments difficiles d’inactivité. Je ne trouve pas de travail et les journées sont longues. Je les passe chez moi à regarder des VHS en boucle. Maxence n’en finit pas de
ne pas rencontrer Delphine, monsieur Dame pleure son amour perdu, Dutroux découpe Lola Lola, pas facile d’espérer !
J’ai 26 ans. Je regarde « Un air de famille » avec mon amoureux. Des enfants réveillent leur père un dimanche matin, par
leurs rires et leurs jeux. Je pleure parce que je n’ai pas eu cette enfance. Il pleure parce qu’il n’est pas ce père. Le cinéma français ne me vaut rien, nous nous séparons.
J’ai 32 ans et ma vie, pendant quelques secondes a été aussi belle que dans un film en technicolor et cinémascope. Une rencontre
où le temps s’arrête, mise au point sur les deux personnages principaux et le reste du monde s’efface. Être une héroïne me galvanise. J’apprends à me maquiller en étudiant les yeux de Greta
Garbo, et dans un élan d’euphorie narcissique décide que j’ai les mêmes paupières qu’elle. Mais le bel étranger qui a assisté à mon éveil rit en voyant « Brigadoon » et s’en retourne de
l’autre côté du monde, me laissant me rendormir sans lui pour cent ans.
J’ai 40 ans. Je mesure mon désir de vivre à l’excitation ressentie devant une bande annonce de film.
J’ai 45 ans. Lorsqu’il m’arrive de pleurer à la pensée que je n’aurai jamais d’enfant je regarde Jane Wyman se refléter dans
l’écran du téléviseur offert par ses enfants pour qu’elle ne se sente pas seule. Mes enfants ne se débarrasseront jamais de moi ainsi.
J’ai 50 ans. Je continue de regarder mes vieux films sur un écran à tube cathodique. Le tube cathodique ça dégage de la chaleur.
Il m’arrive de m’enrouler autour de l’écran, de le prendre dans mes bras, il me tient chaud. Bientôt on n’en trouvera plus, il y a déjà bien longtemps qu’ils ne sont plus fabriqués.
Pour mes 70 ans je me suis offert un Gary Cooper holographique. Cinquante ans après leur mort les vedettes de cinéma sont libres
de droits, et ne coûtent que le prix de la technologie. Et puis je l’ai choisi en noir et blanc, en souvenir de Peter Ibbetson. Je n’y peux rien, je suis une grande sentimentale.
J’ai 90 ans. Ma mémoire me fait de plus en plus souvent défaut, j’oublie les visages, les noms. Les seuls souvenirs inaltérables
sont les films qui m’ont accompagnée, qui m’ont bercée. Je passe de plus en plus de temps dans la holo-station de ma maison de retraite. Une fois de plus mon goût pour les vieux films m’avantage,
il n’y a presque jamais d’attente pour aller dans mes films préférés. Mon médecin n’est pas favorable à mon désir de m’éloigner de la réalité. Il soutient que je risque de ne plus jamais revenir
à la conscience si je n’y prête pas attention. Pour lui faire plaisir je vais de temps en temps faire un tour chez les papys de « Cocoon », histoire de ne pas oublier que je suis une
vieille personne. Il n’a pas besoin de savoir que Peter Ibbetson m’attend.
J’ai 102 ans et je vais mourir. J’ai choisi où. Allongée dans la barque de Jeremy Fox je l’accompagne dans sa fin. J’ai toujours
été bouleversée par sa solitude dans la mort et au moment de ma propre mort j’ai encore envie d’aimer, de protéger ceux qui ne le sont pas assez. Je ne le laisserai pas mourir seul, et je ne
mourrai pas seule non plus. Nous partons vers le large et nous ne reviendrons pas.